{"id":291,"date":"2013-05-20T13:13:30","date_gmt":"2013-05-20T12:13:30","guid":{"rendered":"http:\/\/elof.fr\/editions\/?p=291"},"modified":"2013-05-20T13:13:30","modified_gmt":"2013-05-20T12:13:30","slug":"le-destin-de-le-book","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/elof.fr\/editions\/?p=291","title":{"rendered":"Le destin de l\u2019e-book"},"content":{"rendered":"<div>Lundi 13 mai<\/div>\n<p><a title=\"Voir tous les articles dans Lecture num\u00e9rique\" href=\"http:\/\/www.presse-citron.net\/category\/lecture-numerique\" rel=\"category tag\">Lecture num\u00e9rique<\/a> &#8211; 13 mai 2013 :: 17:06 :: Par <a href=\"http:\/\/www.presse-citron.net\/author\/Axel%20A.\" rel=\"author\">Axel A.<\/a><\/p>\n<h1>Le destin de l\u2019e-book, ou les paradoxes d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 postmoderne<\/h1>\n<div><\/div>\n<p>Le livre num\u00e9rique tente de faire cohabiter technologie et culture, et soul\u00e8ve \u00e9videmment des r\u00e9flexions complexes sur les rapports au livre, \u00e0 la lecture et \u00e0 la pens\u00e9e. Analyse.<\/p>\n<p><em>Selon le cabinet d\u2019analyse GfK, le march\u00e9 du livre num\u00e9rique devrait atteindre 55 millions d\u2019euros en 2015. Forme culturelle hybride, symptomatique des paradoxes d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 postmoderne constamment innovante et pourtant ancr\u00e9e dans un pass\u00e9 qu\u2019elle regrette, il tente de faire cohabiter technologie et culture. Et soul\u00e8ve \u00e9videmment des r\u00e9flexions complexes sur les rapports au livre, \u00e0 la lecture et \u00e0 la pens\u00e9e.\u00a0<\/em><\/p>\n<p>La litt\u00e9rature, la bande dessin\u00e9e, le cin\u00e9ma et m\u00eame les m\u00e9dias placent les nouvelles technologies comme sympt\u00f4me et embl\u00e8me d\u2019un ph\u00e9nom\u00e8ne qui tendrait \u00e0 r\u00e9duire la place des objets mat\u00e9riels dans les activit\u00e9s humaines. Depuis les ann\u00e9es 1990, conform\u00e9ment \u00e0 ce fantasme (ou \u00e0 cette vision), nous assistons \u00e0 la perte croissante de mat\u00e9rialit\u00e9 d\u2019un grand nombre d\u2019objets entourant notre quotidien\u00a0: la monnaie, les transactions financi\u00e8res, les donn\u00e9es, et m\u00eame l\u2019art. Un ph\u00e9nom\u00e8ne qui bouleverse \u00e9galement\u00a0 nos industries culturelles, obligeant ses acteurs \u00e0 r\u00e9inventer un nouveau march\u00e9 et \u00e0 identifier de nouvelles sources de cr\u00e9ation de valeur.<\/p>\n<p>L\u2019industrie du disque en a \u00e9t\u00e9 le premier th\u00e9\u00e2tre\u00a0: l\u2019unit\u00e9 de l\u2019\u0153uvre musicale s\u2019est vue fragment\u00e9e de l\u2019album au morceau, les modes de consommation sont devenus plus nomades et plus diversifi\u00e9s, les majors, les artistes et les fili\u00e8res de distribution classiques se sont vues menac\u00e9es par le t\u00e9l\u00e9chargement l\u00e9gal et ill\u00e9gal, et par cette fameuse \u00ab\u00a0culture du gratuit\u00a0\u00bb inh\u00e9rente au monde num\u00e9rique.\u00a0 Dix ans plus tard, c\u2019est cette fois l\u2019industrie du film qui conna\u00eet un sort similaire, via de nombreux services ventant la location de films et de s\u00e9ries d\u00e9mat\u00e9rialis\u00e9s, les plateformes d\u2019h\u00e9bergement de contenus vid\u00e9o tels que YouTube ou Dailymotion, et bien entendu les sites de t\u00e9l\u00e9chargement ill\u00e9gal et de partage. C\u2019est \u00e0 pr\u00e9sent au tour du secteur de l\u2019\u00e9dition d\u2019\u00eatre concern\u00e9 par la d\u00e9mat\u00e9rialisation, en la personne du livre num\u00e9rique.<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" title=\"Le destin de le book, ou les paradoxes d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 postmoderne\" src=\"http:\/\/www.presse-citron.net\/wordpress_prod\/wp-content\/uploads\/livre-numerique-clef1-450x300.jpg\" alt=\"livre numerique clef1 450x300 Le destin de le book, ou les paradoxes d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 postmoderne\" width=\"450\" height=\"300\" \/><\/p>\n<p>Le livre papier poss\u00e8de\u00a0la particularit\u00e9 d\u2019\u00eatre \u00e0 la fois un contenant (l\u2019objet mat\u00e9riel) et un contenu (l\u2019\u0153uvre intellectuelle ou esth\u00e9tique). D\u2019un part, il est le r\u00e9sultat d\u2019une cha\u00eene d\u2019op\u00e9rations de fabrication, la plupart du temps acquis par un acheteur via un acte de consommation, dot\u00e9 d\u2019une valeur intrins\u00e8que d\u00e9pendant de la quantit\u00e9 de travail direct et indirect n\u00e9cessaire \u00e0 sa fabrication. D\u2019autre part, il est aussi une \u0153uvre, un discours adress\u00e9 \u00e0 un public, lui aussi dot\u00e9 d\u2019une valeur intrins\u00e8que, cette fois beaucoup plus volatile et subjective. Dans les faits, s\u2019agissant du livre papier, ces deux dimensions sont indissociables.<\/p>\n<p>Cependant, depuis l\u2019apparition du livre num\u00e9rique, d\u00e9fini comme \u00ab\u00a0un fichier num\u00e9rique reproduisant certaines des caract\u00e9ristiques du livre papier adapt\u00e9es \u00e0 la lecture active sur \u00e9cran\u00a0\u00bb, nous assistons justement \u00e0 une scission entre la composante mat\u00e9rielle et spirituelle du livre, puisqu\u2019une m\u00eame \u0153uvre peut \u00eatre lue sur de multiples supports. Cerner l\u2019essence de ce que constitue un livre est devenu aussi complexe que n\u00e9cessaire\u00a0: cette dualit\u00e9, auparavant masqu\u00e9e par l\u2019unicit\u00e9 de l\u2019objet-livre, est \u00e0 pr\u00e9sent concr\u00e8tement visible et rend particuli\u00e8rement difficile la conduite d\u2019une r\u00e9flexion autour de la lecture et de ses supports mat\u00e9riels.<\/p>\n<p>Quoiqu\u2019il en soit, les d\u00e9bats autour de l\u2019impact des technologies num\u00e9riques sur notre soci\u00e9t\u00e9 ne sont\u00a0 jamais exempts de consid\u00e9rations politiques et de th\u00e9ories utopistes ou \u00ab\u00a0risquophobes\u00a0\u00bb, a fortiori lorsqu\u2019ils touchent un objet aussi fragile et \u00e9troitement li\u00e9 aux rituels d\u2019identification de la vie sociale que les pratiques culturelles. Il semble en effet exister un lien curieux entre l\u2019importance et l\u2019anciennet\u00e9 d\u2019une forme culturelle donn\u00e9e dans l\u2019histoire de l\u2019humanit\u00e9 d\u2019un c\u00f4t\u00e9, et la violence des d\u00e9bats autour de la d\u00e9mat\u00e9rialisation de cette m\u00eame forme culturelle de l\u2019autre\u00a0: c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment en cela que les probl\u00e9matiques autour du livre num\u00e9rique sont particuli\u00e8rement int\u00e9ressantes \u00e0 \u00e9tudier.<\/p>\n<p>Le livre papier, port\u00e9e aux nues par ses si\u00e8cles d\u2019existence, objet-f\u00e9tiche symbolisant la culture de l\u2019\u00e9crit au travers de laquelle nos soci\u00e9t\u00e9s sont n\u00e9es et se sont structur\u00e9es, objet incarn\u00e9 associant lecture, souvenir de cette lecture et instrument de r\u00e9alisation de cette lecture, semble de toute \u00e9vidence \u00eatre la forme culturelle la plus \u00ab\u00a0sacr\u00e9e\u00a0\u00bb dans l\u2019imaginaire collectif, dans tout ce que cela suppose de \u00ab\u00a0mythes\u00a0\u00bb et de r\u00e9sistance au changement. De toute \u00e9vidence, le livre d\u00e9mat\u00e9rialis\u00e9 n\u2019\u00e9branle pas seulement le march\u00e9 de l\u2019\u00e9dition d\u2019un point de vue strictement \u00e9conomico-l\u00e9gal, comme l\u2019avait fait avant lui le MP3 sur le march\u00e9 musical\u00a0: il \u00e9branle \u00e9galement l\u2019ensemble de la symbolique et de l\u2019affectivit\u00e9 gravitant autour de l\u2019objet-livre et l\u2019activit\u00e9 de lecture. Cette nouvelle forme culturelle, sorte d\u2019h\u00e9riti\u00e8re ill\u00e9gitime d\u2019un anc\u00eatre qu\u2019elle bouleverse, doit accuser des obstacles relatifs \u00e0 la grande puissance de l\u2019objet-livre, \u00e0 la fois dans ses formes mat\u00e9rielles d\u2019inscription et dans son rayonnement culturel, social et sensoriel.\u00a0 Des obstacles auxquels les acteurs de l\u2019\u00e9dition d\u00e9mat\u00e9rialis\u00e9e r\u00e9pondent par des objets (livres num\u00e9riques et liseuses) encore circonscrits aux formes et aux pouvoirs du livre papier afin, sans doute, de s\u2019approprier la m\u00eame l\u00e9gitimit\u00e9 aupr\u00e8s des consommateurs et ainsi rentabiliser leurs investissements sur un march\u00e9 en bourgeonnement.<\/p>\n<h3>Histoires livresques<\/h3>\n<p>La toute puissance du livre imprim\u00e9 et les blocages vis-\u00e0-vis du num\u00e9rique prennent avant tout leur source dans l\u2019histoire m\u00eame de cette forme culturelle.\u00a0Pourtant, ce n\u2019est pas la premi\u00e8re fois que la question du transfert du patrimoine \u00e9crit d\u2019un support \u00e0 l\u2019autre se pose\u00a0: le livre est un objet mat\u00e9riel, historique et dat\u00e9, et ses formes d\u2019inscription ont bien \u00e9videmment \u00e9volu\u00e9 au cours des si\u00e8cles, non sans incidence d\u2019ailleurs sur ses modes d\u2019appropriation.<\/p>\n<p>Dix-sept mille ans avant notre \u00e8re, l\u2019invention de l\u2019\u00e9criture id\u00e9ographique, puis syllabique et enfin alphab\u00e9tique accompagn\u00e8rent l\u2019essor des grandes civilisations de l\u2019humanit\u00e9. Le support de l\u2019\u00e9crit, quant \u00e0 lui, \u00e9volua \u00e9videmment au fil des \u00e2ges et des progr\u00e8s techniques\u00a0: l\u2019argile, le papyrus, le rouleau, puis le codex (qui offrit pour la premi\u00e8re fois la possibilit\u00e9 de plier et de coudre diff\u00e9rents feuillets entre eux), conditionn\u00e8rent \u00e9poques apr\u00e8s \u00e9poques la mani\u00e8re de lire. Les premiers livres, exclusivement produits par les monast\u00e8res, de grande taille et de maniement difficile, servaient avant tout \u00e0 v\u00e9hiculer la parole divine via la lecture publique, \u00e0 destination d\u2019une population analphab\u00e8te\u00a0: la lecture oralis\u00e9e \u00e9tait \u00e0 la fois une forme de partage et une variable essentielle \u00e0 la compr\u00e9hension des textes. Les livres commenc\u00e8rent seulement \u00e0 la fin du 12<sup>\u00e8me<\/sup>\u00a0si\u00e8cle \u00e0 couvrir des domaines plus larges que le strict champ religieux, une diversification rendue possible par l\u2019apparition des scribes la\u00efcs et le d\u00e9veloppement des universit\u00e9s\u00a0: le rapport au texte se d\u00e9pla\u00e7a alors du simple d\u00e9chiffrement vers l\u2019analyse, la discussion et le commentaire. La lecture, plus silencieuse et visuelle, entra\u00eena d\u2019ailleurs une nouvelle forme d\u2019inscription des textes, en particulier l\u2019introduction de la s\u00e9paration entre les mots, ce qui n\u2019existait pas dans la plupart des textes latins.<\/p>\n<p>Mais le v\u00e9ritable bouleversement du rapport \u00e0 la lecture intervient \u00e0 partir du milieu du 15<sup>\u00e8me<\/sup>\u00a0si\u00e8cle, lors de l\u2019invention de l\u2019imprimerie par Gutenberg\u00a0: les livres, produits en plus grande quantit\u00e9, \u00e0 moindre co\u00fbt et de maniement plus facile, se diffusent alors dans toute l\u2019Europe. A cette \u00e9poque d\u00e9j\u00e0, diff\u00e9rents formats de livres permettent une utilisation de l\u2019\u00e9crit et des formes de lecture diversifi\u00e9es\u00a0: l\u2019in-seize, anc\u00eatre du livre de poche, est utilis\u00e9 pour les livres destin\u00e9s \u00e0 un large public et une lecture personnelle, tandis que l\u2019in-folio, plus grand format, est avant tout destin\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9tude. Le livre imprim\u00e9 devient un support courant, abouti et d\u00e9tach\u00e9 du mode manuscrit. Parall\u00e8lement, les formes du texte continuent \u00e0 se modifier\u00a0: outre des formats de meilleure maniabilit\u00e9, l\u2019arriv\u00e9e des alin\u00e9as, des retraits et des retours \u00e0 la ligne rend la mise en page plus agr\u00e9able et accroit sensiblement la lisibilit\u00e9.<\/p>\n<p>Une nouvelle vague de hausse de la production livresque intervient alors \u00e0 partir du 18<sup>\u00e8me<\/sup>\u00a0si\u00e8cle\u00a0: l\u2019invention en 1775 de la presse m\u00e9tallique par Didot donne la possibilit\u00e9 d\u2019imprimer des feuilles de grands formats \u00e0 partir de bobines de papier\u00a0; et l\u2019apparition de la linotype, machine imprimant en bloc chaque ligne de caract\u00e8re form\u00e9e sur un clavier, permet d\u2019acc\u00e9l\u00e9rer consid\u00e9rablement la composition des textes. Feuilletons hebdomadaires ou quotidiens dans les journaux, publications par livraison, ouvrages pour cabinets de lecture, anthologies d\u2019un seul auteur ou d\u2019\u0153uvres diverses, \u0153uvres compl\u00e8tes\u00a0: \u00e0 partir du 19<sup>\u00e8me<\/sup>\u00a0si\u00e8cle, le livre commence ainsi \u00e0 prendre des formes mat\u00e9rielles multiples. La diffusion de livres aux contenus vari\u00e9s et de formats divers, la diminution de leurs co\u00fbts et l\u2019extension de l\u2019instruction rendent la lecture de plus en plus g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e, diversifi\u00e9e et individualis\u00e9e.<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" title=\"Le destin de le book, ou les paradoxes d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 postmoderne\" src=\"http:\/\/www.presse-citron.net\/wordpress_prod\/wp-content\/uploads\/20100917-t6jmti49fs3x948w5j1hwkw3ye1-450x300.jpg\" alt=\"20100917 t6jmti49fs3x948w5j1hwkw3ye1 450x300 Le destin de le book, ou les paradoxes d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 postmoderne\" width=\"450\" height=\"300\" \/><\/p>\n<p>L\u2019ensemble de ces \u00e9l\u00e9ments historiques rendent compte qu\u2019\u00e0 travers les si\u00e8cles, chaque forme de publication a induit des pratiques diff\u00e9rentes vis-\u00e0-vis du texte: il est clair qu\u2019une relation est visible entre la \u00ab\u00a0morphologie\u00a0\u00bb de la lecture et la r\u00e9alit\u00e9 des pratiques quotidiennes. En effet, \u00e0 mesure que ses supports gagnaient en accessibilit\u00e9, la lecture semble s\u2019\u00eatre peu \u00e0 peu \u00e9cart\u00e9e de cette \u00ab\u00a0sacralit\u00e9\u00a0\u00bb qui la caract\u00e9risait pour devenir \u00e0 la fois plus d\u00e9sinvolte et plus mobile, un ph\u00e9nom\u00e8ne qui s\u2019est particuli\u00e8rement accentu\u00e9 ces derni\u00e8res ann\u00e9es. D\u2019ailleurs, la pol\u00e9mique autour de l\u2019apparition du livre de poche pr\u00e9figure de bien des fa\u00e7ons les d\u00e9bats qui seront men\u00e9s \u00e0 propos du livre num\u00e9rique quelques d\u00e9cennies plus tard: cet objet-livre bon march\u00e9 destin\u00e9 \u00e0 la consommation courante fut en effet associ\u00e9 pendant des ann\u00e9es \u00e0 l\u2019id\u00e9e d\u2019une \u00ab\u00a0culture au rabais\u00a0\u00bb, certains auteurs refusant m\u00eame d\u2019\u00eatre publi\u00e9s dans cette collection. La venue du num\u00e9rique s\u2019accompagne vraisemblablement d\u2019une angoisse similaire: de la m\u00eame fa\u00e7on que la Biblioth\u00e8que Bleue, d\u00e8s le d\u00e9but du 17<sup>\u00e8me<\/sup>\u00a0si\u00e8cle, contribua \u00e0 la diffusion massive d\u2019\u0153uvres sp\u00e9cifiquement destin\u00e9es \u00e0 un public populaire, le livre num\u00e9rique et ses promesses sont certainement per\u00e7us comme un nouvel \u00e9chelon dans la d\u00e9sacralisation de la lecture.<\/p>\n<p><em>Outre des \u0153uvres toujours plus disponibles, accessibles et reproductibles gr\u00e2ce au web, la d\u00e9mat\u00e9rialisation rompt la relation entre contenus et mat\u00e9rialit\u00e9 des supports qui permettait de diff\u00e9rencier les types de publications imprim\u00e9es (noblesse de la couverture, qualit\u00e9 du papier, volume de l\u2019ouvrage\u2026) et impose une mutation des rep\u00e8res de lecture, de la classification et de la hi\u00e9rarchisation des \u0153uvres, d\u00e9sormais disponibles de la m\u00eame mani\u00e8re sur n\u2019importe quel support num\u00e9rique.<\/em><\/p>\n<h3>Le livre: objet social, objet intime<\/h3>\n<p>Le d\u00e9veloppement du num\u00e9rique est \u00e9galement frein\u00e9 par le caract\u00e8re \u00e9minemment social et sensoriel du livre imprim\u00e9. Activit\u00e9 la plupart du temps solitaire et silencieuse, la lecture n\u2019en est pas moins une pratique qui, \u00e0 travers l\u2019objet-livre, engage le lecteur dans des interactions puissantes. De nombreux lieux encouragent ainsi le lecteur \u00e0 faire de l\u2019objet-livre le c\u0153ur de sa relation \u00e0 l\u2019autre\u00a0: les cercles de lecteurs ou les clubs de lecture, \u00e9videmment, mais aussi des librairies-restaurants, bars ou salons de th\u00e9 cherchant \u00e0 conjuguer jouissances intellectuelles et plaisirs gourmands, ou encore certaines librairies \u00e9trang\u00e8res \u00e0 Paris qui exaltent parfois un sentiment de convivialit\u00e9 ethnoculturelle. En effet, le livre est v\u00e9ritablement un support d\u2019\u00e9change avec autrui, intellectuel ou mat\u00e9riel, un instrument de sociabilit\u00e9 \u00e0 part enti\u00e8re\u00a0: l\u2019objet-livre, tout sauf anonyme, s\u2019\u00e9change, s\u2019offre et se pr\u00eate, la plupart du temps de la main \u00e0 la main, accompagn\u00e9 de discussions et de conseils. Cette circulation n\u2019est jamais neutre, en ce qu\u2019elle r\u00e9v\u00e8le les signes intimes de celui qui donne, et est une marque d\u2019affection, de confiance et d\u2019int\u00e9r\u00eat envers celui qui re\u00e7oit.<\/p>\n<p>Une relation qui, paradoxalement, peut tout \u00e0 fait s\u2019exprimer unilat\u00e9ralement, comme le montre l\u2019importance des biblioth\u00e8ques priv\u00e9es\u00a0: le livre est alors expos\u00e9 aux yeux des visiteurs, \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019une \u0153uvre d\u2019art, comme une sorte de troph\u00e9e marqueur de l\u2019appartenance \u00e0 un milieu social et culturel donn\u00e9, v\u00e9ritable ciment d\u2019une sociabilit\u00e9 cultiv\u00e9e et mondaine.<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" title=\"Le destin de le book, ou les paradoxes d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 postmoderne\" src=\"http:\/\/www.presse-citron.net\/wordpress_prod\/wp-content\/uploads\/livres-amazon-editeur-clef-e1317655919234-449x300.jpg\" alt=\"livres amazon editeur clef e1317655919234 449x300 Le destin de le book, ou les paradoxes d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 postmoderne\" width=\"449\" height=\"300\" \/><\/p>\n<p>D\u2019autre part, la grande particularit\u00e9 de l\u2019objet-livre repose \u00e9galement dans le caract\u00e8re parfois extr\u00eamement sensoriel, voire exp\u00e9rientiel, de sa consommation. \u00c0 travers la couverture, tout d\u2019abord, qui peut en grande partie d\u00e9terminer l\u2019attrait ou le rejet de l\u2019objet\u00a0: ainsi, le livre de poche, avec sa couverture douce et souple, \u00e9voque dans sa forme m\u00eame son accessibilit\u00e9, au contraire d\u2019un \u00ab\u00a0beau livre\u00a0\u00bb qui, souvent plus rigide, de mati\u00e8re plus \u00ab\u00a0noble\u00a0\u00bb, de format moins maniable, provoque des sensations diff\u00e9rentes au toucher.<\/p>\n<p>Il est \u00e9galement important, pour certains lecteurs, de percevoir physiquement l\u2019int\u00e9rieur m\u00eame du livre\u00a0: l\u2019\u00e9paisseur et la granularit\u00e9 du papier, la qualit\u00e9 de l\u2019impression, le bruit des pages qui se tournent, l\u2019odeur de l\u2019encre\u2026 Ainsi, du 18<sup>\u00e8me<\/sup>\u00a0si\u00e8cle \u00e0 aujourd\u2019hui, il est \u00e9vident que l\u2019ensemble de ces \u00e9l\u00e9ments d\u00e9termine le plaisir de ceux que l\u2019on nomme les \u00ab\u00a0bibliophiles\u00a0\u00bb, qui entretiennent une relation autant intellectuelle que physique avec l\u2019objet-livre. Ce constat est d\u2019autant plus fort pour certains types d\u2019ouvrages, dont la num\u00e9risation promet pourtant beaucoup en termes d\u2019interactivit\u00e9, notamment les livres de jeunesse. En effet, un grand nombre de parents consid\u00e8rent l\u2019objet-livre comme l\u2019exaltation d\u2019une intimit\u00e9 avec leurs enfants\u00a0: ensemble, ils d\u00e9couvrent l\u2019ouvrage, manipulent les pages et les textures, effectuent les diff\u00e9rentes activit\u00e9s (coloriage, collage\u2026)\u00a0: une v\u00e9ritable d\u00e9couverte sensorielle et affective du livre. \u00c0 un degr\u00e9 plus \u00e9lev\u00e9, la sensibilit\u00e9 de certains lecteurs aux livres papier se constitue \u00e9galement dans sa fragilit\u00e9, son usure, sa soumission au temps\u00a0: la proximit\u00e9 qu\u2019ils entretiennent avec le livre se situe dans son histoire, les traces laiss\u00e9es par ses lecteurs pr\u00e9c\u00e9dents, ses pages froiss\u00e9es et jaunies, ses annotations manuscrites datant d\u2019une autre \u00e9poque.\u00a0Le bouquiniste de quartier ou la librairie d\u2019occasion, lieux plus profanes et plus personnels, sont alors g\u00e9n\u00e9ralement pr\u00e9f\u00e9r\u00e9s aux grandes surfaces. \u00c0 ce stade, tout livre est unique et rare, en ce sens o\u00f9 il exhale une histoire unique et palpable, \u00e0 la fois intellectuellement et mat\u00e9riellement. L\u2019objet physique, prolongement du soi et reflet des choix et des pr\u00e9f\u00e9rences de l\u2019individu, devient alors irrempla\u00e7able.<\/p>\n<h3>Un processus de \u00ab\u00a0m\u00e9taphorisation\u00a0\u00bb<\/h3>\n<p>Les premi\u00e8res liseuses (Rocket eBook, SoftBook Reader ou encore Cybook), ces sortes d\u2019ordinateurs de poche permettant de stocker et de lire des livres, ont connu un \u00e9chec retentissant lors de leur lancement en grande pompe dans les ann\u00e9es 2000. Ce fiasco industriel et commercial peut ais\u00e9ment s\u2019expliquer par les caract\u00e9ristiques techniques insatisfaisantes de ces appareils\u00a0: poids d\u2019environ 1\u00a0kg, autonomie insuffisante, r\u00e9tro\u00e9clairage g\u00e9n\u00e9rant une fatigue visuelle, offre \u00e9parse d\u2019ouvrages num\u00e9ris\u00e9s\u2026<\/p>\n<p>Des faiblesses \u00e0 pr\u00e9sent combl\u00e9es par les principaux acteurs du march\u00e9, tant \u00e9diteurs que constructeurs, proposant d\u2019une part des ouvrages innovants, plus interactifs et pratiques, et d\u2019autre part des terminaux qui \u00e9galent presque le confort procur\u00e9 par le livre imprim\u00e9. Pourtant, la d\u00e9marche adopt\u00e9e par l\u2019ensemble de ces acteurs semble \u00eatre une simple transposition du livre imprim\u00e9 sur un autre support, tant les fonctions propos\u00e9es dans ces nouveaux objets (taille, forme, prise en main, posture physique de lecture, activit\u00e9s associ\u00e9es\u2026) semblent s\u2019inscrire majoritairement dans une d\u00e9marche d\u2019imitation des actions effectu\u00e9es en lisant un livre. Une v\u00e9ritable \u00ab m\u00e9taphorisation\u00a0\u00bb qui illustre l\u2019attachement au livre imprim\u00e9 comme outil de lecture, mais \u00e9galement la recherche par les outils informatiques d\u2019une aura similaire \u00e0 celle de l\u2019objet-livre. Du c\u00f4t\u00e9 non pas du support, mais des \u0153uvres, la pr\u00e9\u00e9minence du format PDF ne fait qu\u2019affirmer la volont\u00e9 de restreindre le livre num\u00e9rique \u00e0 une fonction de pr\u00e9servation du livre papier, via la reproduction \u00e0 l\u2019identique d\u2019un certain nombre de caract\u00e9ristiques qui, dans l\u2019imaginaire collectif, \u00ab\u00a0font\u00a0\u00bb le livre\u00a0(page de couverture, typographie, mise en page). Le texte \u00e9lectronique se trouve ainsi fix\u00e9 et stabilis\u00e9, \u00e0 la fois dans ses formes mat\u00e9rielles et dans ses cat\u00e9gories mentales et intellectuelles.<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" title=\"Le destin de le book, ou les paradoxes d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 postmoderne\" src=\"http:\/\/www.presse-citron.net\/wordpress_prod\/wp-content\/uploads\/robert-darnton-historien-a-harvard-plus-un-individu-consulte-sur-tablettes-plus-il-achete-de-livres-imprimesM50529-332x300.jpg\" alt=\"robert darnton historien a harvard plus un individu consulte sur tablettes plus il achete de livres imprimesM50529 332x300 Le destin de le book, ou les paradoxes d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 postmoderne\" width=\"332\" height=\"300\" \/><\/p>\n<p>Le livre num\u00e9rique peut-il \u00e0 son tour se r\u00e9approprier un \u00ab\u00a0usage social qui s\u2019ajoute \u00e0 la pure mati\u00e8re\u00a0\u00bb sans n\u00e9cessairement se constituer en simple miroir (de surcro\u00eet d\u00e9form\u00e9) du livre imprim\u00e9 ? Que ce soit comme signe ostentatoire de la richesse, pour marquer l\u2019appartenance \u00e0 une classe sociale, ou comme ressource conversationnelle ou mat\u00e9rielle, la valeur d\u2019un bien, a fortiori immat\u00e9riel, est en effet construite socialement. Bien entendu, le partage et l\u2019\u00e9change constituent le noyau de la culture num\u00e9rique, et les r\u00e9seaux sociaux et divers forums ne laissent aucun doute sur les potentialit\u00e9s du livre-pixel de mobiliser des communaut\u00e9s de lecteur.<\/p>\n<p>De la m\u00eame mani\u00e8re, certains chercheurs s\u2019efforcent \u00e0 reproduire l\u2019ensemble des \u00e9l\u00e9ments sensoriels qui constituent un livre (la technologie \u00ab\u00a0Olly\u00a0\u00bb, encore en d\u00e9veloppement, vise notamment \u00e0 permettre \u00e0 un livre num\u00e9rique d\u2019exhaler certaines odeurs). Un parall\u00e8le avec l\u2019industrie de la musique d\u00e9j\u00e0 victime de la d\u00e9mat\u00e9rialisation laisse entrevoir quelques pistes quant \u00e0 l\u2019avenir du livre papier et \u00e0 la cr\u00e9ation d\u2019une relation \u00e0 l\u2019objet technologique. Le chemin qu\u2019a suivi le MP3 depuis les ann\u00e9es 2000 est en effet annonciateur de ces tentatives d\u2019adaptation. Auparavant fichier anonyme qui s\u2019affichait dans Windows Media Player via des animations abstraites, il est dor\u00e9navant g\u00e9r\u00e9 via des plateformes comme iTunes ou Spotify qui, en plus de proposer une relation tr\u00e8s personnelle \u00e0 la musique digitale, permettent \u00e9galement d\u2019en faire une activit\u00e9 \u00e9minemment connect\u00e9e et sociale, en rupture avec les mod\u00e8les du disque. Pour autant, quid de l\u2019historicit\u00e9 de ces fichiers d\u00e9mat\u00e9rialis\u00e9s, qu\u2019ils soient litt\u00e9raires ou musicaux\u00a0?<strong>\u00a0<\/strong>La reproductibilit\u00e9 des biens culturels d\u00e9mat\u00e9rialis\u00e9s semble en effet constituer un obstacle insurmontable \u00e0 leur v\u00e9ritable appropriation par les consommateurs. Un livre num\u00e9rique est un objet nu qui, m\u00eame s\u2019il est annot\u00e9, surlign\u00e9 et partag\u00e9, m\u00eame si ses formes d\u2019inscription et d\u2019existence se posent en ersatz du livre imprim\u00e9\u00a0; perdure lecture apr\u00e8s lecture, et emp\u00eache son lecteur de se nourrir de sa vie pass\u00e9e. Une immortalit\u00e9 mat\u00e9rielle qui semble se traduire par une mort affective ou, autrement dit, un objet qui parvient \u00e0 p\u00e9n\u00e9trer dans le registre utilitaire et reste aux portes du registre symbolique.<em><\/em><\/p>\n<p>La question de savoir si le livre num\u00e9rique gagnerait \u00e0 s\u2019affranchir de son anc\u00eatre, tant en termes de supports, d\u2019\u0153uvres et d\u2019usages, reste enti\u00e8re et plausible. La culture de l\u2019\u00e9cran doit-elle n\u00e9cessairement \u00eatre pens\u00e9e au mieux comme compl\u00e9ment, au pire comme adversaire de la culture livresque\u00a0? Faut-il\u00a0 v\u00e9ritablement penser le livre-pixel \u00e0 l\u2019aune du livre-papier ou faut-il en faire un objet \u00ab\u00a0num\u00e9riquement pur\u00a0\u00bb amen\u00e9 \u00e0 bouleverser les usages de lecture et d\u2019\u00e9criture, et briser l\u2019unit\u00e9 de l\u2019objet-livre telle qu\u2019on la conna\u00eet depuis des si\u00e8cles\u00a0? Est-il v\u00e9ritablement dans l\u2019int\u00e9r\u00eat des acteurs de l\u2019\u00e9dition d\u00e9mat\u00e9rialis\u00e9e de proposer une innovation en demi-teinte qui, par son engluement dans les trav\u00e9es laiss\u00e9es par son anc\u00eatre, semble condamn\u00e9e \u00e0 y \u00eatre perp\u00e9tuellement compar\u00e9e et donc sous-estim\u00e9e\u00a0?<\/p>\n<p><em>Loin d\u2019envisager le livre d\u00e9mat\u00e9rialis\u00e9 comme une \u00e9tape nouvelle dans l\u2019histoire du livre, quid d\u2019un affranchissement complet de cette nouvelle forme culturelle qui viserait, non pas \u00e0 proposer le m\u00eame objet sous une forme technologique, mais au contraire \u00e0 se servir de l\u2019ensemble des potentialit\u00e9s num\u00e9riques pour inventer une sorte de \u00ab\u00a0super-m\u00e9dia\u00a0\u00bb\u00a0?<\/em><\/p>\n<p>Article sur http:\/\/www.presse-citron.net\/reflexions-numeriques-le-destin-de-le-book<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Lundi 13 mai Lecture num\u00e9rique &#8211; 13 mai 2013 :: 17:06 :: Par Axel A. Le destin de l\u2019e-book, ou les paradoxes d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 postmoderne Le livre num\u00e9rique tente de faire cohabiter technologie et culture, et soul\u00e8ve \u00e9videmment des r\u00e9flexions complexes sur les rapports au livre, \u00e0 la lecture et \u00e0 la pens\u00e9e. Analyse. 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